"J'ai découvert ma vocation. Je veux être écrivain.
_ Mon fils, m'a-t-elle répondu attristée, ton père est ingénieur. C'est un homme logique, raisonnable, qui a une vision précise du monde. Sais-tu ce qu'est un écrivain?
_ Quelqu'un qui écrit des livres.
_ Ton oncle Haroldo, qui est médecin, écrit aussi des livres, et il en a déjà publié quelques-uns. Fais la faculté d'ingénierie, et tu auras le temps d'écrire dans tes moments de liberté.
_ Non, maman. Je ne veux être qu'écrivain. Pas un ingénieur qui écrit des livres.
_ Mais as-tu déjà rencontré un écrivain? As-tu vu une fois un écrivain?
_ Jamais. Seulement sur des photographies.
_ Alors quoi? Tu veux être écrivai, et tu ne sais pas très bien ce que c'est?"
Pour pouvoir répondre à ma mère, j'ai décidé de faire une recherche et j'ai trouvé. Voilà ce qu'était être un écrivain, au milieu des années 1960:
A) Un écrivain porte toujours des lunettes, et il est mal coiffé. Il passe la moitié de son temps enragé contre tout, et l'autre moitié déprimé. Il vit dans les bars, discutant avec d'autres écrivains qui portent des lunettes et sont décoiffés. Il parle de choses difficiles. Il a toujours des idées fantastiques pour son prochain roman, et il déteste celui qu'il vient de publier.
B) Un écrivain a le devoir et l'obligation de n'être pas compris par sa génération, ou bien il ne sera jamais considéré comme un génie, car il est convaincu qu'il est né à une époque dominée par la médiocrité. Un écrivain fait toujours plusieurs corrections et modifications dans chaque phrase qu'il écrit. Le vocabulaire d'un homme ordinaire se compose de trois mille mots; un vrai écrivain ne les utilise jamais, puisqu'il en existe cent-quatre-vingt-neuf mille autres dans le dictionnaire, et qu'il n'est pas un homme ordinaire.
C) Seuls d'autres écrivains comprennent ce qu'un écrivain veut dire. Pourtant il déteste en secret les autres écrivains -vu qu'ils briguent les mêmes places que l'histoire de la littérature réserve au long des siècles. Alors, l'écrivain et ses pairs se disputent le trophée du livre le plus compliqué: celui qui aura réussi à être le plus difficile sera considéré le meilleur.
D) Un écrivain s'y entend sur des sujets aux noms effrayants: sémiotique, épistémologie, néo-concentrisme. Quand il désire choquer, il tient des propos du genre: "Einstein est idiot" ou "Tolstoï est le bouffon de la bourgeoisie." Ils sont tous scandalisés, mais ils se mettent à répéter aux autres que la théorie de la relativité est fausse, et que Tolstoï défendait les aristocrates russes.
E) Un écrivain, pour séduire une femme, dit: "Je suis écrivain", et il écrit un poème sur la serviette. Cela marche toujours.
F) Grâce à sa vaste culture, un écrivain trouve toujours un emploi comme critique litéraire. C'est à ce moment-là qu'il montre sa générosié, en écrivant sur les livres de ses amis. La moitié de la critique est composée de citations d'auteurs étrangers; l'autre moitié, ce sont ces fameuses analyses de phrases, employant toujours des termes du genre "la coupure épistémologique" ou "la vision intégrée sur un axe correspondant". Celui qui lit la critique commente: "Ce type est vraiment cultivé." Et il n'achète pas le livre, parce qu'il ne saura pas comment poursuivre sa lecture quand la coupure épistémologique se présentera.
G) Quand il est invité à s'exprimer sur ce qu'il est en train de lire, un écrivain cite toujours un livre dont personne n'a entendu parler.
H) Il existe un seul livre qui éveille l'admiration unanime de l'écrivain et de ses pairs: Ulysse, de James Joyce. L'écrivain ne dit jamais de mal de ce livre, mais, quand quelqu'un lui demande de quoi il s'agit, il ne parvient pas à l'expliquer, ce qui fait douter qu'il l'ait vraiment lu. Il est absurde qu'Ulysse ne soit jamais réédité, puisque tous les écrivains le citent comme un chef-d'oeuvre; peut-être est-ce dû à la stupidité des éditeurs, qui laissent passer l'occasion de gagner beaucoup d'argent avec un livre que tout le monde a lu et aimé.
Muni de toutes ces informations, je suis retourné voir ma mère et je lui ai expliqué exactement ce qu'était un écrivain. Elle a été un peu surprise.
"Il est plus facile d'être ingénieur, a-t-elle dit. En outre, tu ne portes pas de lunettes."
Mais j'étais déjà décoiffé, mon paquet de Gauloises dans la poche, une pièce de théâtre sous le bras (Limites de la résistance, que, pour ma grande joie, un critique a définie comme "le spectacle le pls dingue qu'[il ait] jamais vu"), étudiant Hegel, et décidé à lire Ulysse de toute façon. Jusqu'au jour où un chanteur de rock s'est présenté, m'a demandé de faire les textes de ses chansons, m'a éloigné de la quête de l'immortalité et m'a remis sur le chemin des gens ordinaires.
Cela m'a permis de beaucoup voyager et de changer plus souvent de pays que de chaussures, comme le disait Bertolt Brecht. Les pages qui suivent contiennent les récits de certains moments que j'ai vécus, des histoires que l'on m'a racontées, des réflexions que je me suis faites pendant que je parcourais une certaine étape du fleuve de ma vie.
Paulo Coelho, Comme le fleuve qui coule.



